Santé mentale du dirigeant : tous sentinelles ?

Dans les entreprises, on parle volontiers de bien-être, de QVT, de RSE… Mais rarement de la santé mentale du dirigeant. Pourtant, ces femmes et ces hommes à la tête d’organisations, qu’elles soient grandes ou petites, sont soumis à une pression constante. On relève une nette dégradation de la santé mentale des dirigeants de TPE-PME : 82 % d’entre eux déclarent souffrir de troubles physiques ou psychologiques, selon le dernier baromètre de la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur et Bpifrance Le Lab.

L’expert-comptable joue un rôle crucial à trois niveaux : en tant que dirigeant, il doit veiller à sa propre santé mentale. En tant que tiers de confiance, il lui est possible de détecter les signes de mal-être ou de difficultés chez ses clients chefs d’entreprise. Et enfin, en tant qu’employeur, il se doit d’être attentif à la santé mentale de ses collaborateurs et connaître les dispositifs d’aide existants.

1 dirigeant sur 3 est en mauvaise santé mentale en 2025.
Selon une étude BpiFrance le lab

 

Expert-comptable, un métier sous haute tension

La profession d’expert-comptable se trouve à un carrefour de contraintes. La gestion quotidienne des cabinets est devenue particulièrement difficile avec la pénurie de collaborateurs et les inquiétudes croissantes des clients, auxquelles s’ajoutent l’impact des difficultés économiques et l’instabilité institutionnelle et géopolitique. Toutes les conditions sont réunies pour être sous pression constante, en déséquilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et constater l’apparition de stress chronique et d’épuisement physique.


“Osez en parler ! Il n’y a pas d’aveu de faiblesse à demander une écoute, à partager vos doutes et difficultés.”
Amélie FLEURY, Présidente de la commission Assistance et Entraide

 


La commission Assistance et Entraide, un filet de sécurité pour les experts-comptables

Pour faire face à ces défis, le Conseil régional de l’Ordre a récemment lancé la commission Assistance et Entraide. Elle a pour vocation d’accompagner les membres de l’Ordre en situation de souffrance ou de questionnements, offrant un espace d’accueil, d’écoute et de lien. Elle assure l’orientation vers des professionnels grâce à un partenariat avec l’association APESA (Aide Psychologique aux Entrepreneurs en Souffrance Aiguë), qui propose une prise en charge psychologique gratuite et contribue à briser l’isolement.

Deux dispositifs majeurs sont portés par cette commission : le dispositif « sentinelle », développé avec l’association APESA qui s’appuie sur le rôle central des experts-comptables auprès des chefs d’entreprise. Ils sont ainsi formés pour devenir des « sentinelles » : ils sont identifiés pour observer, accompagner, écouter et, si nécessaire, déclarer des situations préoccupantes afin de venir en aide à leurs pairs, à leurs clients ou au sein de leur propre cabinet. Et lorsque la situation l’exige, il existe aussi la « convention d’assistance et d’entraide ». Outil essentiel pour les professionnels au bord de l’épuisement, elle permet de désigner une consœur ou un confrère pour assurer la continuité du cabinet en cas d’empêchement, agissant comme un filet de sécurité vital.

TÉMOIGNAGE

Laurie BAYLE, Coach professionnelle spécialisée dans l’accompagnement des experts-comptables

Après quinze années d’expérience en cabinet, notamment dix ans au sein d’un big avec une expertise reconnue en conseil auprès de grands groupes, j’ai pu observer de l’intérieur l’évolution et les défis croissants du métier.
Forte de cette expérience et de mes fonctions de référente RH et feedback en cabinet, j’ai décidé de dédier mon activité professionnelle à mes pairs. Début 2023, j’ai lancé mon activité de coaching professionnel avec une mission claire : aider les experts-comptables à retrouver le sens et le plaisir dans un métier que les contraintes réglementaires et les délais ont fini par rendre excessivement pesant.

Dirigeant et Expert, sans le temps

Le cœur du mal-être chez les experts-comptables, c’est la pression liée au temps !
L’expert-comptable porte aujourd’hui une double casquette souvent complexe à concilier. En tant que dirigeant de cabinet, il est un véritable chef d’entreprise, chargé de piloter la stratégie, de gérer les ressources humaines, de planifier le développement, de faire face à une concurrence accrue et de développer de nouvelles expertises spécialisées. Autant de responsabilités pour lesquelles il n’a pas toujours été préparé au cours de sa formation initiale. Parallèlement, son rôle d’expert-comptable le maintient sous la pression constante des urgences clients, des sollicitations imprévues et des contraintes liées à la capacité de ses équipes, le ramenant fréquemment à une logique de production pure, centrée sur la certification des comptes et la vérification des données.
À cela s’ajoute une autre problématique qui mine l’équilibre professionnel : la confusion de posture. Le client distingue mal l’expert-comptable du comptable. Il sollicite l’expert pour de la comptabilité courante. Le risque est, pour l’expert-comptable, de penser que s’il ne le fait pas lui-même, ce ne sera pas aussi bien fait, ce qui le conduit à la surproduction personnelle, l’empêchant parfois de déléguer, former et faire confiance à ses équipes.
Cette confusion des missions et la pression quotidienne poussent nombre d’experts-comptables à allumer leur ordinateur le soir, une fois les urgences passées, pour avancer sur le fond de leurs dossiers : l’épuisement s’amplifie et les tensions familiales s’installent.

Des outils concrets pour agir et prévenir

Pour apporter des solutions concrètes à ces enjeux, la commission Assistance et Entraide a missionné Laurie BAYLE pour la mise en place d’un programme d’ateliers dédié à la santé mentale au 1er semestre 2026. Articulé autour de 4 thématiques, l’objectif est d’offrir une prise de conscience, des outils pratiques et une première action concrète à mettre en œuvre immédiatement.

Atelier 1 : Pression, solitude et charge mentale

Atelier 2 : Manque de reconnaissance et peur de la fragilité

Atelier 3 : Le déséquilibre pro perso et manque de déconnexion

Atelier 4 : Épuisement physique et stress chronique

Pour aller plus loin, une communauté en ligne ouverte sera bientôt disponible. Elle permettra aux experts-comptables de partager leurs interrogations et de bénéficier d’outils d’aide et d’accompagnement.

LE TÉMOIGNAGE

Amélie FLEURY, Présidente de la commission Assistance et Entraide du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables Hauts-de-France

Expert-comptable depuis plus de 10 ans, je constate que notre métier nous met souvent sous pression (les attendus des clients et ceux que nous nous imposons, les échéances toujours plus serrées, les problématiques administratives comme le guichet unique, etc.), jusqu’à parfois nous user psychologiquement et physiquement. Les experts-comptables sont là pour accompagner le tissu économique local, mais pour cela, ils doivent être en capacité, technique, organisationnelle, mais aussi physique et psychologique, pour le faire. Le Conseil régional de l’Ordre a toujours accompagné et formé à la technique, au management aussi, mais l’aspect “lien, écoute” n’est pas encore assez traité. Organiser des événements tel que le Campus, permet de créer un lieu de rencontre entre pairs mais ce n’est malheureusement pas suffisant. Il est nécessaire de se donner l’opportunité de créer constamment du lien entre experts-comptables. Exercer sa profession de manière indépendante ne doit pas revenir à être isolé. C’est dans cette optique que la commission a été créée. Elle doit faciliter ce lieu d’écoute et d’entraide sans aucun jugement. Ce n’est pas un aveu de faiblesse d’exprimer le besoin d’écoute et de liens. De la bienveillance, ça ne fait pas de mal !

L’INTERVIEW

Steve LOMBO, expert-comptable et formateur en management

En tant qu’expert-comptable, pourquoi est-ce important de s’emparer du sujet de la santé mentale ?

Le métier d’expert-comptable est souvent perçu comme purement rationnel, alors qu’il repose largement sur l’interprétation de textes juridiques et fiscaux, en interaction constante avec d’autres professionnels. Produire un travail techniquement juste tout en sachant qu’il peut être contesté génère une dissonance anxiogène. À cela s’ajoutent des délais permanents, une période fiscale très dense, une forte responsabilité juridique, fiscale et parfois pénale, ainsi qu’une charge mentale continue. La profession cumule ainsi de nombreux facteurs de risques psychosociaux, pourtant absents de la formation initiale. Or, le serment de l’expert-comptable évoque les « sciences, la conscience et l’indépendance » : cette conscience implique aussi de prendre en compte les dimensions cognitives, émotionnelles et la prévention des risques psychosociaux.

Comment accompagnez-vous le chef d’entreprise sur le sujet ?

Il n’y a pas de projet d’entreprise sans la femme ou l’homme pour le porter. Avant de parler financement ou prévisionnel, la première question est simple : « comment allez-vous ? » Si le dirigeant ne va pas bien, les projections n’ont aucun sens. À travers l’audit managérial, je sonde aussi le climat social de l’entreprise, car une organisation tient par ses salariés. Un climat dégradé génère une forte charge mentale pour le dirigeant et nuit à la performance. L’accompagnement passe alors par une méthodologie de prévention et d’amélioration durable.

Quel conseil pouvez-vous donner aux experts-comptables pour s’emparer du sujet ?

Le conseil prioritaire est simple : se former au management avec la même exigence qu’en fiscalité ou en droit des affaires. Un cabinet est avant tout un lieu de lien social. Comment prétendre dissocier les sciences sociales d’un environnement qui crée du lien social ?

Steve LOMBO a consacré son mémoire du Diplôme d’Expertise Comptable (DEC) à ces sujets : “De l’intelligence cognitive à l’intelligence émotionnelle : le neuro management dans les cabinets d’expertise comptable, performance et prévention des risques psychosociaux.” publié en 2020.

l’INTERVIEW

Docteur Romain BOSSUT, Médecin du travail et médecin référent risques psychosociaux pour Pôle Santé au travail.
Il intervient en tant que représentant Pôle Santé Travail au niveau régional sur les risques psychosociaux.

Comment les services de santé au travail peuvent-ils aider les salariés ?

Les services de santé au travail (SST) s’articulent autour de quatre missions clés : surveillance individuelle, prévention en milieu de travail, conseil (salariés, employeurs, représentants) et mission de santé publique. Le suivi des salariés, via les visites médicales ou sur alerte de l’employeur (fatigue, erreurs) est l’occasion de détecter des difficultés liées à la santé mentale, comme le burn-out.
Face à une problématique collective, les SST proposent un accompagnement sur mesure (analyse, prévention avec ergonomes et psychologues) si l’employeur est réceptif. En cas de non-prise en compte par l’employeur d’une dégradation de la santé liée au travail notamment pour les risques psychosociaux, des mesures plus lourdes peuvent être prises : déclaration d’inaptitude du salarié ou envois de courriers formels (« signalement », « écrit motivé »).

Quelle distinction faites-vous entre risques psychosociaux et santé mentale ?

La santé mentale, plurifactorielle, peut être dégradée par le travail, faisant alors l’objet d’une action des SST. Les risques psychosociaux (RPS) sont un risque potentiel inhérent à l’organisation du travail : bien gérés, ils sont une « ressource psychosociale » ; non maîtrisés, ils se transforment en « troubles psychosociaux ».

Le rapport Gollac, publié en 2011, a identifié 6 grandes familles de RPS :
1. L’intensité et le temps de travail (charge, horaires)
2. Les exigences émotionnelles (maîtrise, lien avec la souffrance humaine)
3. Le manque d’autonomie (latitude décisionnelle)
4. Les rapports sociaux au travail dégradés (ambiance)
5. Les conflits de valeurs (non-alignement des demandes avec les valeurs)
6. L’insécurité de la situation socio-économique (peur de perte d’emploi)

Et qu’en est-il de l’accompagnement des dirigeants ?

Depuis 2021, les dirigeants non-salariés (TNS) peuvent solliciter la médecine du travail pour un suivi de santé et des conseils, bénéficiant ainsi du même accompagnement que les salariés. Pour les dirigeants, il existe également le dispositif Amarok, un outil externe payant développé par l’observatoire du laboratoire de recherche éponyme, accessible exclusivement par l’intermédiaire d’un SST. Bien que 5 services des Hauts-de-France y aient recours, cet outil reste largement sous-utilisé. À titre d’exemple, le Pôle Santé au Travail (PST) de la métropole lilloise, qui assure le suivi de 450 000 salariés, n’a enregistré que 19 entretiens de dirigeants dans le cadre d’Amarok en 2025, dont 16 pour des TNS.

Auto-évaluation : les signaux d’alerte à repérer

Il est impératif pour les chefs d’entreprise de savoir identifier les indicateurs d’une dégradation de leur santé mentale avant d’atteindre le point de rupture.
L’épuisement professionnel n’épargne personne.

Les signaux d’alerte les plus fréquents incluent :

  • Épuisement : sommeil de moins de 6 heures par nuit, sentiment de lassitude constante,
  • Qualité du travail : multiplication des erreurs dans les dossiers clients,
  • Stress : désorganisation croissante générant confusion et stress,
  • Vie privée : forte irritabilité familiale et dégradation des relations conjugales et familiales,
  • Perte de sens : perte d’envie et questionnement existentiel, traduit par des pensées telles que : « Je ne sais même plus pourquoi je fais ça ».